« Je te partage » : la tournure à bannir (dites « je partage avec toi »)

En résumé
« Je te partage le fichier » est-il correct ? Non : c'est un calque de l'anglais « to share ». En français on partage une chose AVEC quelqu'un. Dites « je partage le fichier avec toi » ou « je te l'envoie ». L'Académie française condamne cet anglicisme.
« Je te partage le document » : faut-il bannir cette tournure ?
Oui, sans hésiter. « Je te partage le document » est une tournure fautive. En français, le verbe « partager » se construit avec la chose partagée en complément d'objet direct, et la personne concernée est introduite par la préposition « avec » : on partage quelque chose avec quelqu'un. La personne ne peut donc pas devenir le complément d'objet indirect du verbe (« te », « vous »). Il faut écrire « je partage le document avec toi », ou, plus naturel dans un mail, « je te transmets » ou « je t'envoie » le document. Voici les formulations correctes à retenir :
« Je partage le compte rendu avec toi. » (on partage une chose AVEC quelqu'un)
« Je te transmets le fichier en pièce jointe. » (verbe transmettre + COI « te »)
« Voici le lien, je te l'envoie tout de suite. » (pour un lien : envoyer, pas partager)
D'où vient la faute « je te partage quelque chose » ?
« Partager » descend du latin partiri, « diviser en parts ». Pendant des siècles, le mot a gardé cette idée de division ou de mise en commun : partager un gâteau, partager un avis, partager le pouvoir. Dans tous ces emplois, on partage une chose, et la personne avec qui on la partage est toujours amenée par « avec ». La construction « partager quelque chose à quelqu'un » n'a jamais existé en français classique.
La tournure fautive est un calque de l'anglais « to share ». En anglais, on peut dire « I'll share you the file » (« je te partage le fichier »), où la personne se glisse directement après le verbe. Avec l'essor des réseaux sociaux et de leur bouton « Partager », puis des messageries professionnelles, cette structure anglaise a été importée mot pour mot en français. Le sens est compris de tous, mais la construction reste étrangère à notre langue.
Pourquoi tout le monde écrit-il « je te partage » dans ses mails ?
Parce que la faute coche toutes les cases de la contagion linguistique. D'abord, l'anglais « share » est omniprésent dans l'univers numérique : on « partage » un post, une story, un écran en visio. Le verbe s'est chargé d'un sens technique (« rendre accessible ») qui pousse à le construire comme en anglais. Ensuite, la formule est commode et rapide : « je te partage le dossier » tient en cinq mots, là où « je partage le dossier avec toi » en demande six et sonne, à tort, plus lourd.
Résultat : la tournure envahit les mails professionnels, où elle se propage par simple imitation. On la lit chez un collègue, on la réutilise, et l'erreur se banalise. C'est le même mécanisme qui installe d'autres formules bancales dans nos échanges, comme « collaborer ensemble ». Le fait qu'une faute soit répandue ne la rend pas correcte : elle la rend seulement invisible.
« Je te partage » : une tournure tolérée par l'Académie française ?
Non. L'Académie française range « partager quelque chose à quelqu'un » parmi les emplois fautifs, dans sa rubrique « Dire, Ne pas dire ». Elle rappelle que « partager » implique l'idée de division ou de réciprocité et se construit avec « avec » : on partage un repas, une opinion, un secret avec autrui. Employer « partager » au sens de « communiquer » ou « transmettre », avec la personne en complément indirect, est qualifié d'anglicisme à proscrire.
La nuance est nette : contrairement à des variantes graphiques réellement tolérées (comme « clé » et « clef », ou « déchèterie » et « déchetterie »), « je te partage » n'est pas une simple question de goût acceptée par l'usage. C'est une faute de construction, au même titre qu'un pléonasme comme « ci-joint en pièce jointe ». Aucune autorité linguistique ne la valide dans le sens « transmettre un fichier ».
Comment ne plus jamais écrire « je te partage » ?
Retenez une règle simple : on partage une chose AVEC une personne, jamais « à » une personne. Dès qu'une personne apparaît juste après « partage » (« je te partage », « je vous partage »), c'est le signal d'alarme. Appliquez alors le test de substitution : remplacez « partager » par « transmettre » ou « envoyer ». « Je te transmets le fichier » et « je t'envoie le lien » sont parfaits ; si la phrase fonctionne avec ces verbes, c'est qu'il fallait les utiliser depuis le début.
Une exception à connaître : « partager » accepte un complément indirect au sens de « faire éprouver » : « je partage ta peine », « je partage ton enthousiasme » sont corrects, car il s'agit de ressentir avec l'autre, pas de transmettre un objet. Enfin, dans une candidature, bannissez absolument « je vous partage mon CV » : écrivez « je vous transmets mon CV » ou « je partage mon CV avec vous ». Pour la version vouvoyée, voyez notre article « je vous partage » ou « je partage avec vous ».
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